Archive: April 2009

De Puerto Youngay à Puerto Chacabuco

De Puerto Youngay à Puerto Chacabuco

De là, nous reprenons la route et nous souffrons. Il ne fait pas chaud, la piste est mauvaise, il pleut beaucoup, nous devons pousser les vélos, le moral tombe dans les chaussettes.


Nous arrivons de nuit et épuisés à Calleta Tortel, un magnifique petit village de la Carretera. La route n'y vient que depuis quelques années, avant l'accès n'était possible qu'en bateau par le fleuve. Du coup il n'y a pas de rues dans le village mais d'ingenieuses passerelles en bois qui relient les maisons les unes aux autres. Il paraît que le prince William himself est venu travailler sur ces passerelles, la famille royale considerant que Caleta était l'un des rares endroits au monde ou personne ne le reconnaitrait.

Ici le business, c'est le cyprès. Ces arbres mettent des centaines d'années à pousser dans des conditions climatiques difficiles. Leur bois est incroyablement dur et lourd. Il suffit de soupeser une bûche pour s'en convaincre. Comme c'est un peu dommage de couper un arbre pluri-centenaire pour le mettre dans un poêle, le gouvernement essaye de faire changer les habitudes. Apparement ce n'est pas facile au vu des piles de cyprès que tout le monde a devant sa maison.

Decouragés par une pluie diluvienne, nous décidons de tricher et de rejoindre Cochrane en stop. Nous mettons avec un peu d'anxiété les 4 vélos (les 2 notres + ceux d'Adeline et Ben) entassés les uns sur les autres dans un pick up et fonçons jusqu'à la ville, 100 km plus loin.


A Cochranne, coup de chance, nous arrivons pour la compétition de rodéo annuelle. Le rodéo chilien est un peu particulier, il se joue à 2 cavaliers qui doivent faire faire à un veau au bord de la crise cardiaque un trajet bien précis. C'est assez subtil : il faut y aller franco pour que le veau se sente en danger et fasse ce qu'on attend de lui, mais sans le blesser ni l'épuiser, sinon il se couche et là on perd des points.


Énormes éperons et tenues traditionnelles sont au rendez-vous, les papas participent avec leurs fistons, chaque action spectaculaire est accueillie par la foule avec joie... On a apprécié le spectacle. Sûrement plus que les veaux !

De Cochrane, nous réenfourchons nos vélos pour continuer la Carretera. Le ciel est bien bleu et nous découvrons que les montagnes tout autour de nous sont maintenant enneigées ! Cela nous motive d'autant plus pour rejoindre le Nord rapidement : il manquerait plus qu'on doive chaîner !


Les 3 jours qui suivent sont parfaits : il fait beau et les paysages que nous traversons sont magiques. Les lacs sont bleus, les montagnes sont blanches et nous trouvons quelques endroits de camping paradisiaques. Le soir, c'est feu obligatoire car la température chute très vite, Adeline et moi jouons un peu de guitare et nous mangeons gaiement nos 400g de pâtes-sauce tomate-parmesan. Les grands soirs, il y a même fabrication de pain maison avec cuisson sur pierre près du feu. Quelle classe !

Un matin nous nous reveillons et trouvons le temps un poil frais, malgré les duvets et tous les vêtements que nous avions gardés sur nous. Température à 8h : - 2 degrés !

Qui est volontaire pour une toilette matinale à l'eau froide ?? Bof bof. De toutes les façons quand il fait froid on ne sent pas mauvais hein ?



Puis le temps redevient pluvieux. Un soir, nous cherchons un endroit pour camper et repérons un champ rempli de bois sec. De quoi faire un super feu facilement. Mais il y a une maison juste en face. Je vais frapper pour demander l'autorisation de planter la tente.

Ouvre un petit bonhomme qui a l'air de sortir du lit (il est 18h...), qui a aussi l'air d'être rond comme un ballon et qui marmone des choses à peine comprehensibles.

Pfffff...me dis-je.
Je jette un petit coup d'oeil a Adeline qui est juste derrière moi.
Pfffff...se dit-elle.

Nous ne sommes pas emballés par cette rencontre, surtout que Antonio veut qu'on dorme à côté de sa maison et non pas dans le champ en face. Parce que...on n'a pas vraiment compris pourquoi.
Mais il ne se laisse pas démonter et chancelant nous montre un endroit où mettre nos tentes.

Puis il nous dit que nous pouvons faire un feu et part en zigzag aux quatre coins de son jardin nous chercher des bûches énormes. Il disparaît 5 minutes et revient avec 2 bidons en plastiques et un grand carré d'une sorte de moquette.

Nous le regardons faire avec de grands yeux, étonnés par tout ce que ce petit bonhomme fait pour nous. Il met le feu a la moquette, met les 2 bidons en plastiques dessus, une belle brassée de paille et 3 bûches. Rangez vos misérables brindilles et vos pages de Routard dechirées, voilà comment on allume feu à la Chilienne ! Ça fait une fumée a asphyxier une vache, mais en 2 minutes nous avons un feu de compétition.



Puis il nous invite à goûter et semble se délecter de notre présence : il nous dit aimer "faire la conversation". C'est l'interieur de sa maison que l'on peut voir sur la photo au-dessus. Quelle drôle de rencontre... Une fois de plus, nous offrons une précieuse tablette de chocolat à notre hôte. Arriverons nous un jour à en manger une ?



La route continue et le gravier se transforme en un doux bitume qui nous donne l'impression de voler. Nous gravissons un joli col à 1100m. Nous déjeunons en haut au soleil. Soudain le temps change et il se met à neiger ! La descente est gelée : si nous avions pu sentir nos mains, nous aurions sûrement eu froid.

C'est ainsi que nous arrivons à Coyhaique, "Capitale de la Patagonie" selon le panneau à l'entrée de la ville. Encore une declaration qui va sûrement plaire aux Argentins...

Au petit déjeuner, à l'auberge on nous passe à fond la VHS d'un concret de Los reales de Plata, les stars de la Cueca, la musique nationale.
Au bout de quelques chansons, nous avons eu notre dose et vu que nous sommes les seuls, je vais discrètement éteindre le son. Taratata ! La patronne arrive et le remet à fond "Sans le son on entend rien !".

On vous le fait pas dire...



On nous a prévenu, au Nord de Coyhaique, le micro climat s'arrête, il pleut 3 fois plus. Et vu qu'il pleut déjà beaucoup, nous décidons de partir pédaler "au soleil". L'île de Chiloe est réputée pour son climat doux. Et vu qu'elle n'est qu'à une trentaine d'heures de bateau et qu'on adore le bateau (ah ah !) ... Nous reprenons la route en direction de Puerto Chacabuco.

Fin de la Carretera Australe.

De Puerto Natales à Puerto Yungay

Nous repartons de Puerto Natales vers le Nord, heureux de retrouver nos confortables vélos après avoir porté de lourds sacs à dos pendant la rando.


Nous atteignons vite la frontière argentine, un peu tendus car nous voyons sur la route des panneaux indiquant qu'il est interdit d'importer des produits frais. Hors nous avons fait nos courses a Puerto Natales, pensant ne rien trouver avant plusieurs jours. Nous avons donc dans nos sacoches tout ce qu'il ne faut pas pour la douane, mais qu'il nous faut pour survivre d'ici à El Calafate : fruits et légumes, charcuterie et fromage. A la douane chilienne, ils nous mettent juste un tampon de sortie sur notre passeport mais contrôlent aux rayons X tous les bagages entrants. Nous avons donc un peu peur pour l'entrée en Argentine, mais les argentins n'ont pas de rayons X et le douanier nous laisse passer sans fouiller nos vélos. Ouf !

Nous rejoignons vite la fameuse "Ruta 40", poussés par un vent amical. Puis nous obliquons vers le nord-ouest, et là, c'est le drame ! Non, j'exagère, mais il y a juste un vent de face a décorner les lamas.


Nous pédalons et dormons au milieu de la pampa, où il n'y a rien à des dizaines de kilomètres a la ronde. On nous a prévenus de ne pas chercher à nous réfugier dans une estancia pour nous abriter du vent la nuit, car la piste qui y mène peut faire 50-60 km aller. Un jour, à midi, nous déjeunons a l'abri d'un hangar qui se trouve a côté d'un poste de police. La table est couverte de sang, de grandes plumes jonchent le sol. Dans la poubelle, nous finissons par découvrir le cou et la tête d'un nandu. Francis demande au monsieur si c'est bien un nandu et si c'est lui qui l'a tué. L'homme répond que oui, en faisant un signe qu'il l'a "shooté" au fusil. Nous qui pensions que c'était un animal protégé (car l'espèce avait quasiment été décimée) !

Le jour de l'arrivée sur Calafate est le plus dur. Nous allons plein ouest, et le vent va plein est : 68 km que nous ne sommes pas prêts d'oublier...



Le temps de boire un coca, et nous avons mis en place la suite des événements, grâce a Diego, un Argentin très efficace et sympathique (contrairement a la plupart des autres Argentins que nous avons rencontrés) : nous allons louer une voiture pour aller voir le célèbre glacier Perito Moreno, arriver de nuit (ce qui permet de ne pas payer les 60 pesos par personne d'entrée au parc), camper la-bas et nous réveiller a l'aube pour voir le lever de soleil. En plus, Diego nous trouve 2 françaises : Heloise et Loriane, ce qui nous permet de partager le coût de la location.


3 heures après notre arrivée a Calafate a vélo, nous voici donc repartis en voiture pour le célèbre glacier. On nous a prévenu qu'il faut éviter les lapins, car un accroc dans le pare-choc peut coûter cher a un touriste, donc Francis conduit très prudemment. L'arrivée est un peu complexe : d'abord le garde nous dit de nous garer sur un parking ou ils font des travaux bruillantissimes toute la nuit, puis nous faisons mine de repartir et plantons notre belle tente bien étanche dans un champ de calafates (arbuste épineux qui donne des petites baies violettes très appréciées dans ce pays et dont le goût se rapproche des myrtilles). Nous récoltons quelques trous dans notre belle tente toute neuve. La nuit ne porte pas toujours conseil !


Mais le matin, c'est magique. Nous entendons depuis notre tente tous les craquements et les chutes de glace, et la vue du glacier a l'aube est impressionnante. De part sa taille, sa beauté, et la lumière qui change a chaque minute et donne au glacier mille couleurs. Nous avons du mal a quitter ce spectacle, et rentrons a contrecoeur sur Calafate.


Puis nous repartons aussi vite que possible vers la frontière, pour tenter de prendre le bateau qui traverse le lac o'Higgins le 21 mars, le suivant et dernier de la saison étant le 28 mars. On nous a prévenu que El Chalten est une ville très chère et qu'il arrive de devoir attendre longtemps le bateau pour cause de mauvaises conditions climatiques, donc nos sacoches sont pleines de vivres. Le trajet de El Chalten au lago del Desierto est très joli : on passe d'un coup de la pampa au début de la cordillère des Andes, avec ses 1001 ruisseaux, ses vallées encaissées et ses pics enneigés.




La traversée de ce lac se passe sans incident : le bateau est presque a l'heure et on ne nous fait même pas payer pour les vélos. On apprendra tout de même par la suite que le prix que nous payons est en fait celui de l'aller retour, même si nous ne faisons que l'aller...





Arrivés de l'autre côté, et comme on le craignait, les chevaux que nous avions réservé sur Internet ne sont pas là. Le soucis, c'est que les 5 premiers kilomètres de la traversée sont un chemin de rando qui grimpe pas mal, qu'il faut porter les vélos au dessus de troncs, traverser des cours d'eau. Bref, la galère. Les gendarmes du poste frontière nous disent qu'il peuvent nous dépanner puisqu'ils ont des chevaux. A un certain coût bien entendu : 100 pesos argentins, soit environ 20/25€ par personne ! Et seulement sur les 5 kilomètres difficiles. Alors que le tarif du passeur "officiel", c'est 20€ pour 2 sur toute la traversée, soit plus de 20 kilomètres. Mes gènes paranoïaques se réveillent immédiatement et je dis à Helene que j'ai pas envie de me laisser carotter : je propose de leur tirer la langue et de porter nos vélos. Quel héroïsme ! Cette solution ne l'emballe pas...

C'est alors qu'un membre de notre petit groupe tente une négociation : "Ok, mais moitié prix". Le carabinero fait semblant de réfléchir et nous répond instantanément "Ok ". On aurait sûrement pu descendre bien plus bas... Le bon côté des choses : nous n'avons pas regretté le coup de pouce car un vélo couché, c'est peut être génial sur route, mais quand il s'agit de le pousser dans la boue, c'est une autre histoire.


Le lendemain, nous arrivons au poste frontière Chilien. Et oui, bizarrement il y a plus de 20 kilomètres entre les 2 postes frontières. Question d'antipathie réciproque peut être ? Il faut savoir que la zone est un peu sensible entre les 2 pays, le Chili ayant "perdu" le lago del Desierto il n'y a pas si longtemps que ça. Du coup, sur le lac O'Hoggins tout proche, le gouvernement Chilien paye des gens pour qu'ils habitent sur les rives, isolés, sans aucun moyen d'accès à la ville. Ça occupe le terrain, des fois que l'Argentine ait envie de s'étendre un peu plus.

Nous arrivons a Candelario Mancila sur les rives du lac où nous apprenons que le bateau ne viendra finalement que le lendemain : les conditions sur le lac sont trop fortes. Forcement, j'y vais de mon petit commentaire : "C'est quoi ces marins d'eau douce ? Depuis quand il y a des conditions fortes sur un lac ?".

En attendant, nous passons la soirée là bas. Par un étrange hasard, alors que nous n'avions pas rencontré plus de 3 Français en plusieurs semaines, nous nous retrouvons 10 francophones à attendre le bateau.


Intrigués par d'énormes bouts de viandes qui pendent au grand air, nous allons demander à l'estancia s'il est possible d'en acheter. C'est possible, à 2000 pesos le kilo, soit environ 2,5€. Pour ce prix la, nous lui prenons 5 kilos. Pour 10, ça devrait le faire. La dame, très gentille s'appelle Carmen et nous dit qu'elle a tué la vache il y a 3 jours et qu'elle sèche dehors depuis. D'ailleurs, la peau de la bête traîne encore par terre à quelques mètres de là. Je n'ai toujours pas compris par quel miracle la viande ne s'abîme pas ou ne grouille pas de vers (cf "Into the wild") mais ici tout le monde fait comme ça... Nous passons une bonne soirée avec nos 500g de viande chacun, cuite au feu de bois et préalablement bastonnée par Helene pour l'attendrir.

Le lendemain le bateau arrive a 11h. On nous explique qu'il va d'abord faire le tour du lac pour voir si les ermites qui habitent autour se portent bien. Retour prévu à 17h. La plupart des gens montent sur le bateau. Nous, on préfère rester sur la terre ferme, le bateau toute la journée, bof. Le bateau revient à 20h. Il fait nuit et nous embarquons à l'aide d'un zodiac. Puis c'est le tour des vélos, qui arrivent à 5, entassés les uns sur les autres. Tous les cyclistes sont un peu crispés à l'idée que leur vélo soit attrapé par un câble, où qu'il tombe et disparaisse dans les eaux glacées du lac O'Higgins.

Mais tout se passe bien et tout le monde se détend. Enfin presque, parce qu'Hélène et moi commençons directement à sentir les effets du tangage du bateau. À peine parti je dis à Helene : "Je pense pouvoir tenir 30 minutes max, après je suis malade". Elle me répond : "C'est justement le temps que mettent les pilules contre je mal de mer que nous venons de prendre pour agir".

J'avais été optimiste, 15 minutes plus tard, je me rend en zigzag à l'arrière du bateau, tout vert. Suivi de près par Helene. Et c'est parti pour 3 heures de cauchemar. On nous apporte gentillement des habits car nous crevons de froid et que nous sommes incapables d'aller les chercher tant nous sommes malades. Nous sommes régulièrement rejoints par des compagnons d'infortune. Un carabinero vient s'asseoir à côté d'Hélène. Pour prendre de nos nouvelles ? Euh, non, pour lâcher une quiche sur le pont à 50cm de nous, ce qui n'arrange rien. "Le temps n'a point de rive, l'homme n'a point de port, il coule et nous gerbons". Toutes mes excuses a Lamartine.

Finalement, notre calvaire prend fin. Nous sommes tellement mal en point que l'équipage oublie même de nous faire payer la traversée. Toujours 60€ d'économisé ! On nous dit que les vagues ont atteint 3,5m de haut. L'état de nos vélos en témoigne : dérailleur tordu, roue voilée, sièges abîmés. Et tout d'un coup je repense à mes réflexions sur les marins d'eau douce...

Après une petite journée de repos, nous sommes prêts à entamer la Carretera Australe. Nous partons en compagnie de Ben et Adeline, 2 Français sympathiques rencontrés en route. Petit détail rigolo, en discutant 5 minutes nous découvrons que nous avons une amie commune en France !


La route est une piste de qualité variable, qui comme prévu n'arrête pas de monter et descendre. Sans jamais monter très haut, nous faisons en général au moins 700 m de dénivelé par jour. Le soir, nous dormons bien. Les paysages sont souvent magnifiques, nous passons de lacs en cascades et de forêts en montagnes enneigées à longueur de journées. L'eau des rivières est directement potable et il y en a partout, ce qui fait que nous n'en portons presque pas.


Le deuxième soir, nous nous retrouvons à Puerto Yungay. Hélène et Adeline partent dans le village voir s'il y a une boulangerie. Elles reviennent en nous annonçant que les seuls habitants sont les 3 carabineros qui travaillent ici, et qu'ils nous invitent à dîner ! Génial.

Nous arrivons chez eux, ils nous invitent à nous asseoir et nous servent une plâtrée de pâtes à la sauce tomate, avec en boisson du Tang ananas (c'est un peu leur boisson sucrée nationale : de la poudre aromatisée et du sucre à diluer dans l'eau). L'un deux se met au garde à vous au bout de la table et nous regarde manger. En fait, il regarde les Simpsons qui passent à la télé, de l'autre côté de la pièce et rigole silencieusement. Un peu étonnés, nous essayons d'engager la conversation mais sans grand succès.

- " Vous invitez souvent des touristes à manger ?"
- " Non "

- " Et vous faites quoi ici ? "
- " Nous surveillons la route "

- " Et vous changez souvent d'affectation au Chili ? "
- " Non "

Nous avions amené une tablette de chocolat en se disant qu'on pourrait la partager avec eux. Nous lui en proposons un carré. Il regarde la tablette, la prend et va la ranger dans un placard..."Gracias".

Nous rentrons donc nous coucher sans avoir compris les raisons de notre invitation à dîner par ces drôles de carabineros.