Lors de notre voyage à vélo au Québec, nous avons rencontré Damas, qui nous a gentiment invités à planter la tente dans son jardin. Il dirige une entreprise forestière. Celle-ci coupe et plante des arbres dans le Nord du Québec. Nous avons longuement parlé avec lui des divers problèmes lies à cette activité. En voici un petit résumé.
La société Hydro-Québec a le monopole de l'électricité au Québec, et c'est une société d'état très influente qui génère des bénéfices énormes. Comme son nom l’indique, l’essentiel de son activité tourne autour de l’hydroélectricité.
En plus de très nombreux barrages existants, de nouveaux barrages sont prévus (comme sur la rivière grande baleine) pour répondre à la demande croissante en électricité. Récemment, la région de l'Ontario avait examiné un projet de centrale nucléaire, mais les prix étant considérés comme trop élevés, elle a demandé à Hydro-Québec de lui fournir de l'électricité.
Lorsque les Français sont arrivés au Québec, ils ont trouvé que la présence des Indiens sur les terres qu’ils venaient de « découvrir » était plutôt gênante. Ils ont donc fait comme les Anglais en Australie, en Nouvelle-Zélande, et aux USA, et comme les Espagnols en Amérique du Sud : ils les ont chassé vers les terres les moins hospitalières. Pour le Québec, ca veut dire le grand Nord.
Et puis comme d’habitude, ces terres qui n’intéressaient personnes sont tout d’un coup devenues extrêmement intéressantes. Au Québec, la richesse résidait dans les innombrables cours d’eau qui peuvent être transformés en source d’énergie. L’énergie hydroélectrique a la réputation d’être propre et renouvelable, ce qui est en partie vrai, surtout si on la compare à une centrale au charbon.
Malheureusement, les populations autochtones vivant dans le Nord du Québec semblent affectées de ce regain d’intérêt dans le mauvais sens du terme. Les terres qui leur ont été affectées sont classées par niveaux :
Niveau 1, elles sont à eux uniquement.
Niveau 2, elles sont à eux, mais le gouvernement du Québec peut les exploiter.
Niveau 3, elles sont au Québec.
Les autochtones qui habitent dans les zones concernées par les installations hydroélectriques, souvent autour de la baie James, sont essentiellement des Cris. Ils sont peu éduqués, les anciens parlent surtout leur langue autochtone, tandis que les jeunes parlent beaucoup l'anglais. En d’autres termes, face à une entreprise de la taille d’Hydro-Québec, et des intérêts financiers en jeux, ils sont plutôt mal armés.
Et une fois de plus, ils deviennent gênants aux yeux des entrepreneurs. Le gouvernement tente donc de leur racheter des terres, fait des échanges et passe des accords avec eux. Les Cris en tirent, sur le papier, beaucoup d’argent.
Sur le papier car les Cris, qui habitent sur des réserves, sont aux yeux de la loi, non solvables. Ce qui parfois les arrangent. Par exemple s’ils ont des dettes, personne n’a le droit de leur réclamer l’argent. Le côté négatif, c’est que bien sur personne ne veut leur vendre quoi que ce soit.
Ils ne peuvent donc pas faire exploiter eux même les richesses de leurs terres, comme ils ne peuvent pas se payer d’avocats pour se défendre face au gouvernement du Québec. Les avocats qui les défendent font partie du gouvernement, ce qui laisse à douter de leur efficacité quand il s’agit de se battre contre celui-ci !
Chaque fois qu’une tribu veut dépenser son argent (payer une formation, acheter des ordinateurs), une commission est chargée de valider leurs demandes. Cette commission est payée sur l’argent des Cris. Toujours selon Damas, elle s’amuse donc à faire faire plusieurs allers retours au dossier, afin qu’au final, deux fois la somme d’argent demandée par les Cris parte dans la poche de cette commission en « frais de dossiers ».
En gros, on donne beaucoup d’argents aux Cris pour leurs terres, puis on en récupère les deux tiers par la suite.
Et enfin le grand classique : les représentants des Cris chargés de négocier avec Hydro-Québec sont amenés dans des hôtels de luxe, sont invités à jouer au golf et reçoivent des cadeaux, pendant que sur le terrain les travaux avancent aussi vite que possible afin d’éviter toute contestation.
Pour les installations hydroélectriques, des vallées entières sont transformées en lacs. Des rivières gigantesques sont déviées de leurs cours. Damas nous a expliqué que lors de la construction d’un barrage, il faut normalement couper les arbres qui seront immergés, mais que cela coute trop cher. Il en résulte la production de mercure par l'arbre qui pourrit. Les autochtones boivent l'eau de ces rivières et y pêchent... Les nouveaux nés Cris naissent apparemment souvent avec un taux de mercure très élevé dans le sang.
Comme Damas travaille avec des Cris, il nous a expliqué que ceux-ci sont encore très différents de nous. Ce sont selon lui des "ours déguisés en hommes", ils passent des heures à se gratter (il y a beaucoup de bébêtes dans le Nord), ils mangent les fruits des bois sans trop regarder quelles bêtes les habitent, ils dorment tout l’hiver, n'aiment pas qu'on leur fasse un reproche (notre ami les évite, car il dit que sinon, ils boudent pendant 3 jours), et ne connaissent pas trop les montres et emplois du temps. Apparemment, ils arrivent parfois pour travailler vers 16h. Mais quand ils sont lancés, rien ne les arrête.
Ils respectent aussi beaucoup les décisions des ancêtres et il faut parfois longtemps avant que les centenaires aux sens diminués puissent comprendre de quoi il est question et donner leur avis.
Et puisque l’histoire se répète sans fin, des mines d'or ont été trouvées assez récemment en territoire Cri de catégorie 1. Encore des territoires qui jusqu'à pas très longtemps n’intéressaient personne. Du coup le gouvernement songerait à modifier la classe de ces territoires et à les passer en catégorie 2, en échange d'autres terres. Mais les terres offertes n'ont pas d'accès à la mer, et les Cris y sont opposés.
Les populations sont d'environ 22000 Cris et 36000 Inuits au Québec, pour une population de 7 millions d'habitants. Voilà pourquoi "l'intérêt général" passe avant, et celui des populations autochtones, là-bas, dans leur grand Nord, passe après.
Autre événement qui nous a beaucoup étonné : tout au long de notre parcours le long des grands lacs, les gens que nous rencontrions nous parlaient avec fierté de leurs inépuisables réserves d’eau. « Ici l’eau, on en a autant qu’on veut, elle coute rien ». Beaucoup ont des piscines, encore plus ont de gigantesques pelouses. Et vu la taille des lacs, franchement on les croyait.
Sauf qu’en fait, notre Damas, qui décidément en sait long, nous a dit qu’une énorme rivière du Québec va être très prochainement détournée vers ces grands lacs pour compenser leur baisse rapide de niveau !
Si le sujet vous intéresse, vous pouvez lire les articles suivants :
http://www.ledevoir.com/2007/01/12/127186.htmlhttp://routebaiejames.com/hydro/index.html«Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors vous découvrirez que l'argent ne se mange pas.» (Proverbe des indiens Cris du Canada).
Allez, on continue la critique….
Dans le Nord du Québec, l'activité forestière est très importante. Jusqu'à récemment, les entreprises pratiquaient la coupe franche. Depuis peu, une loi interdit de couper les arbres a quelques mètres autour des lacs, car ceux-ci protègent les berges et évitent l’érosion.
Parfois, Damas plante des arbres après une coupe et les compagnies lui disent de ne surtout pas planter autour des lacs. Du coup Damas leur pose toujours la question (même s’il connaît la réponse), afin qu’ils s’entendent eux même répondre. « Car ce sont des arbres que nous n'aurons pas le droit de couper plus tard. » . Alors il les plante quand même, mais en cachette.
Il paraît qu'en avion on peut ainsi voir de grands espaces en friche avec seulement une petite collerette d'arbres autour des lacs.
Les compagnies coupent les forêts d'origine et replantent généralement des épinettes pour faire de la pâte a papier. Une fois, notre ami passe devant une zone abattue, avec celui lui, environ 50 000 beaux arbres (des merisiers) gisant à terre, abandonnés. Il s'arrête pour en prendre comme bois de chauffage, mais se fait interpeler par des gars qui lui disent que c'est une propriété privée. Il leur dit que ce bois est abandonné et que c'est dommage ; on lui répond que ce n'est pas ses affaires. Les entreprises en question ne veulent surtout pas que tout le monde sache leurs pratiques !
Jusqu'à présent, les Inuits qui vivent encore plus au Nord, étaient apparemment assez tranquilles. Mais avec la fonte des glaces, ils doivent s'adapter et modifier leurs habitudes de vie. On leur fournit des céréales pour compenser et d'autres produits alimentaires occidentaux, mais eux qui étaient habitués à pêcher et manger du poisson cru grossissent beaucoup et sont atteints de diabète. C'est également vrai pour les Cris il semble.
Comme nous nous demandions ce que Damas portait comme vêtements quand il va bucheronner dans le Nord, il nous a dit qu'il superposait les vêtements techniques, plus légers que les fourrures et autres vêtements traditionnels.
Mais il parait que les vêtements traditionnels Inuits sont faits de peaux de phoque et sont très étanches. Au point qu’ils peuvent survivre plusieurs dizaines de minutes s'ils tombent dans les eaux glaciales du grand Nord, ce qui est un véritable exploit.
Et dernière nouvelle étonnante, la fonte des glaces du pole Nord a également fait germer l'idée de créer une route maritime directe entre la Russie, les USA et le Canada, ce qui ferait gagner beaucoup de temps aux bateaux. Des brise-glaces géants en construction au Canada seront chargés de casser tout ce qui empêche les bateaux de passer au nord du Canada et de la Russie. La Russie a même envoyé un sous marin de poche planter un drapeau Russe sur le pole Nord, au fond de l’océan, afin de marquer son territoire…encore une zone qui jusqu'à présent n’intéressait personne et qui devient tout d’un coup centrale !
Depuis que nous voyageons à vélo, les Canadiens que nous rencontrons sont fiers de polluer peu grâce à l'hydroélectricité. Mais comme il nous semblait avoir vu qu'ils étaient les 2e plus gros pollueurs mondiaux en termes d'émissions de CO2 par habitant et par an, nous sommes allés vérifier. Et c'est bien le cas (après les États-Unis et avant l'Australie).Avec seulement 30 millions d'habitants, ce sont les 7e plus gros pollueurs mondiaux en termes d'émissions de CO2 totales.
Un Canadien émet en moyenne 20 tonnes de CO2 par an, un Américain 20,6 et un Français 6. Un indien d’Inde 1,2 (selon Wikipedia). La planète peut en absorber jusqu'à 1,7… alors il va falloir que tout le monde se mette aux économies d'énergie !